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6.3.12

Damnation

Hommage des Disciples d'Antonio Canova
Détail du Lion du tombeau de Canova, 1827
Venise, Basilique Santa Maria Gloriosa dei Frari.


Elvis Presley
Are you lonesome To-Nigth, 1960
(Musique de Lou Handmann et paroles de Roy Turk, 1926)



"Que la damnation puisse être éternelle suppose en fin de compte que le péché n'a point de fin."
Simon Vestfijk - Le serveur et les vivants.

"Mais qu'importe l'éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l'infini de la jouissance !"
Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris.

"Et c'est encore la vie ! Si la damnation est éternelle !"
Arthur Rimbaud - Une saison en enfer.

Nuit de l'Enfer, 1873
Interprêté par Léo Ferré.


Dans l'antre de l'angoisse, la descente aux enfers s'immisce au ventre de la terre, sous le sol gelé par l'hiver. Au dessus, les racines crasses et poisseuses caressent de leur duvet des stalactites plongeantes. En d'autres endroits, ce sont des lianes tendues vers l'illusion d'un possible ailleurs. Plus fréquemment, elles se dressent et s'opposent, comme des lances, à l'évasion des fauves infernaux.


PLUTON :
J'arracherai ces veines qui insidieusement imprègnent l'autre règne de l'eau de là ! Que de vaines tentatives à repousser les monstrueux liens de notre disparition sous terre. 
Laissez, Dieux, mon univers ! Laissez moi à ma Reine ! Laissez ma Reine... Je ne souhaite que brûler mon enthousiasme à la retrouver. Quand bien même les miasmes nous embaument, je leur rendrai, avec l'acharnement et la puissance d'une centurie, la fièvre du baume de ses lèvres. Je ne peux que brûler l'enfer s'il me permet de la garder. Je suis damné et je damnerai toute une armée pour nous protéger et l'empêcher de regagner l'autre côté. Vous tremblerez devant l'enfer de ma colère. Vous vous plierez à l'enfer de mon orgueil. Et je me rendrai à l'enfer de ses caresses.

PROSERPINE :
Comment arracher au silence le besoin de me taire ? Je suis ta Reine. Oh oui mon Empereur de la terreur. Je couperai les racines de chaque rêve, je décapiterai toute croyance qui m'éloignera de ton amour, mon cher Saigneur, nous nous rejoignons dans cette guerre. 
Ici se terre la conscience de mon malheur quand je regagne sur terre l'univers éphémère et familier. Je ne peux pleurer cette peur devant le feu de ta passion. Je ne peux désespérer à me savoir loin de toi aux jours où les nuits se font courtes. Je prie pour me rapprocher de la clarté de l'hivers arctique. Là où la Nuit rend un vrai hommage sans concession à notre empire, je lance tous les sacrifices pour en appeler aux Dieux. Rendez-moi mes ténèbres et ma fournaise. Rendez-moi mon Roi.


Dans la chair, dans le sang, dans les larmes balancent les fleuves des enfers. Le Styx baigne l'infamie autant qu'il porte rageusement ses courants sur le bord des éruptions de colère autour des deux amants. 
L'Achéron recueille toutes leurs larmes de désespoir et de tristesse lorsque, sur la sphère céleste, l'astre solaire réalise son grand écart. Plus loin, le Cocyte afflue des bouillonnements et des tremblements passionnels sans compassion vers l'Achéron. Les torrents de flammes irriguent le Pyriphlégéton qui s'oublie devant le Léthé, poison qui délivre du souvenir l'impossible rédemption. 


PLUTON :
Je serai le Lion et toi mes Ailes. Nous ferons de cet humus passionné notre île, notre Venise, citée soumise aux caprices submersibles de nos fleuves infernaux. Mais où a-t-elle disparu ? Ma Reine ? Reine ? Proserpine ?

PROSERPINE :
Oh miséricorde... Mon Aimée, mon Roi... Oh miséricorde. Les fantômes s'accrochent à moi et tu ne me vois plus, ne m'entends plus... Chassez moi, âmes infâmes. Videz-moi de votre embarras. Laissez-moi caresser encore mon Roi. Que les enfers vous brûlent et anéantissent vos âmes si vous m'empêcher de retrouver mon Roi.


PLUTON :
Ma Reine, je ne vois plus ma Reine. J'entends encore sa voix résonner. Elle disparaît pour regagner l'autre monde. Qui suis-je pour la ferrer à l'enfer sous prétexte de tant de passion ? L'empereur des enfers peut brûler, les flammes lui sont un réconfort. Mais mon Aimée ? Privée des fleurs, privée de sa terre, noyée à l'intérieur de son chagrin qui la coupe en deux. Je crois qu'il m'en songe de vénéneux espoirs. Tous, que je rejette, alors, dans le Styx. Je bois du doute de mon bien fondé. Je crois l'enlever. Je me vois voler et l'emporter. Pourtant mon poison m'assomme et autour de moi le néant. Le Lion Ailé ne sait plus voler et jusqu'à la lie, je bois ce poison. 
Me voilà touché du mal de l'autre monde, par un puissant poison plus fulgurant que le choléra. Le poison dans ma tête ordonne la raison de me damner. Le poison dans ma tête m'ordonne de l'enlever. Le poison dans ma tête s'insinue, continue. Puisse le Lion de Némée, frère de mon fidèle Cerbère, n'avoir jamais succombé aux travaux d'un demi-dieu. Me voilà comme lui, fauve sauvage étouffé, même plus un Lion, tout juste un Griffon immonde, auteur de terribles carnages. Si la peine m'empêche de régner alors, me voilà simple messager vers l'enfer, à grande peine doué de parole*. Caresserai-je l'espoir de l'emmener à nouveau ou pour me soulager enfin de me voir décomposer, irais-je m'apaiser par le goût du Léthé ?


* Selon la croyance grecque cela fait de lui un Dieu Psychopompe.


Coldplay
The Scientist, 2000.


Angoisse

Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête
En qui vont les péchés d’un peuple, ni creuser
Dans tes cheveux impurs une triste tempête
Sous l’incurable ennui que verse mon baiser :
Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes
Planant sous les rideaux inconnus du remords,
Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,
Toi qui sur le néant en sais plus que les morts :
Car le Vice, rongeant ma native noblesse,
M’a comme toi marqué de sa stérilité,
Mais tandis que ton sein de pierre est habité
Par un cœur que la dent d’aucun crime ne blesse,
Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,
Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.
- Stéphane Mallarmé -

Snoop Dogg feat Wiz Khalifa
Young, Wild and Free, 2012.

Rembrant Harmenszoon van Rijn (1606-1669)
Lion au repos, 1642
Dessin à la plume et pinceau sur papier bistre,  - 13,8 x 20,7 cm
Paris, Musée du Louvre.

24.2.12

L'enlèvement de Proserpine par Pluton

Archive
Again, 2002.

Semper eadem

D'où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange,
Montant comme la mer sur le roc noir et nu ?"
— Quand notre coeur a fait une fois sa vendange
Vivre est un mal. C'est un secret de tous connu,

Une douleur très simple et non mystérieuse
Et, comme votre joie, éclatante pour tous.
Cessez donc de chercher, ô belle curieuse!
Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous!

Taisez-vous, ignorante ! âme toujours ravie !
Bouche au rire enfantin ! Plus encor que la Vie,
La Mort nous tient souvent par des liens subtils.

Laissez, laissez mon coeur s'enivrer d'un mensonge,
Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe

Et sommeiller longtemps à l'ombre de vos cils !

- Charles Baudelaire (1821-1867)
Les fleurs du mal, 1857.



L'enfer c'est d'aimer sans se rapprocher. L'enfer c'est d'aimer avec des reproches. Plus la faille nous empoigne, plus mon ombre, non loin s'en faut, plane sur moi, sur toi, sur nous.
Le sol gelé se déchire comme un tissu léger. Sous les pavés des bonnes intentions s'écroulent une partie du monde. Voilà le toit de l'enfer qui s'ouvre et s'offre comme nouveau royaume sombre et secret. La parade nuptiale, au rythme d'un carnaval se prend dans l'étau entre l'horreur et le rêve. La descente dévoile un volcan d'immondices, comme un charnier brûlant.
Les rêves se prennent au piège des émotions nauséeuses avec fureur. Dans une danse folle, une ronde violente et décadente, la tempête passionnelle s'attelle à la peur tremblante.


PLUTON :
Auriez-vous, ma Reine, la délicate attention de bien vouloir m'émouvoir en me laissant vous étourdir par cette danse ?


Autour de l'écho assourdissant, balancé, aspiré dans un dernier élan, le soleil fuit derrière le souffle de l'Etna. Les paniques terroristes emportent tout et l'image se resserre derrière ce passage, semble-t-il, à jamais refermé. Du moins jusqu'à la prochaine explosion.
Dans cette main tendue, à travers le sol, un murmure au coin de l'équinoxe.


PROSERPINE : 
Mes larmes, tombant à terre, sont les seuls à jamais capables d'entamer ce vieux rocher... De marbre, je me terre puisque je voudrais ne jamais le quitter. Oh Jupiter, mon père, que mes larmes ne me lave plus de mon triste sort. Je voudrais rester dans ses bras, contrôler avec lui ce royaume.
Quelle amère vision qui tempère mes souvenirs de ce ciel clair. Me voilà flouée à une triste nouvelle, celle de l'été où les coquelicots de la colline me faisait rêver. Ici, je n'ai plus besoin de rêver. Ici ne s'émeut plus mon imagination. Ci-gît ma folle et grande passion. Qu'irais-je faire, dressée à flanc de colline, face au vent lissant mes cheveux ? Comment apprécierais-je, loin de ma fournaise, le retour sur mon île, ma chère Sicile, puisqu'aujourd'hui, plus que toujours, je l'ai épousé, j'y vis en son cœur. Je ne ressens plus rien si je ressors de l'ardeur et des flammes de mon épousé. Lui qui m'a enlevé au rêve pour m'offrir l'empire de son amour.
Alors je pleurerai pour appeler de mes larmes le Styx! Alors, je voguerai jusqu'à lui.


En plongeant ses yeux au creux de l'Etna, Proserpine laissait son amour le temps d'un hiver amer pour son cœur. Il en avait été décidé ainsi car au dessus, c'est l'été et elle devait retrouver sa mère sur terre.

PROSERPINE :
Que peut bien pouvoir valoir l'été s'il est obligé de nous séparer ? Combien l'air peut me paraître des plus frais s'il me gèle par l'absence de tes caresses ? Par le plus sain des virus, j'angoisse  !



PLUTON :
Cachez votre émotion ma Reine, ma très chère Reine. Rappelez vous de ne pas louer tant et si près des Dieux votre tendre félicité en Amour. Plût aux Dieux de priver Niobé, par son orgueilleuse fécondité, de ce qu'elle avait de plus précieux. A louer son bonheur, elle en fit rougir les Dieux et mourir ses enfants.
J'irai contre votre sein, par la nuit, en son clair de Lune, presser le lait de notre amour. Je presserai le temps de faire venir l'hiver. Je caresserai de lave ce paysage radieux où ceux qui ignorent ne font que croire. J'exploserai comme un feu d'artifice, dussé-je vous brûler par ma passion. Je vous aime et j'imprime en Enfer toutes les raisons que j'ai de vous enlever.










Gian Lorenzo Bernini (1598-1680)
Le Rapt de Proserpine (Détail), 1662
Rome, Villa Borghèse.
Nicolò dell'Abate (1509 ou 1512-1571)
L'Enlèvement de Proserpine - vers 1560
Huile sur toile - 215 x 196 cm
Paris, Musée du Louvre.





Albrecht Dürer (1471-1528)
L'Enlèvement de Proserpine, 1516.



Nicolas Mignard (1606-1668)
L’Enlèvement de Proserpine, 1651
Huile sur toile - 116 x 141 cm
Milan, Galleria Silvano & Lodi.











François Boucher (1703-1770)
L'Enlèvement de Proserpine
Quimper, Musée des Beaux Arts.
Rembrant Harmenszoon van Rijn (1606-1669)
L’Enlèvement de Proserpine, 1631
Huile sur panneau de chêne - 84,4 x 79,7 cm
Berlin, Gemäldegalerie.

Rembrant Harmenszoon van Rijn (1606-1669)
L’Enlèvement de Proserpine (Détail), 1631
Huile sur panneau de chêne - 84,4 x 79,7 cm
Berlin, Gemäldegalerie.

Sed non satiata

Bizarre déité, brune comme les nuits,
Au parfum mélangé de musc et de havane,
Oeuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
Sorcière au flanc d'ébène, enfant des noirs minuits,

Je préfère au constance, à l'opium, au nuits,
L'élixir de ta bouche où l'amour se pavane ;
Quand vers toi mes désirs partent en caravane,
Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis.

Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme,
Ô démon sans pitié! verse-moi moins de flamme ;
Je ne suis pas le Styx pour t'embrasser neuf fois,

Hélas! et je ne puis, Mégère libertine,
Pour briser ton courage et te mettre aux abois,
Dans l'enfer de ton lit devenir Proserpine!

- Charles Baudelaire (1821-1867)
Les fleurs du mal, 1857.

Emrico Caruso
Siciliana, 1912.